RETOUR A LA CHAUMIERE

Ainsi désormais, à six heures et demie du soir, régulièrement mon grand-père rentrait du travail. Et ce soir-là, à la lumière de la lampe placée au-dessus de la porte, juste avant d'atteindre le seuil, il s'arcboutait au mur. Au décrottoir planté là, il retirait soigneusement de ses lourdes chaussures toute la boue qu'il avait amassée durant ses dix longues heures de besogne. 

Quelque dimanche matin suivant, par un temps très gris et très bas, entre le jardin et la marche de terre qui descendait sur la cour voisine, par-devant un gros tas de pommes, mes grands-parents avaient installé leur matériel à pifer, le grand moulin en bois avec son auge penchée et ses longues aifes emmanchées d'énormes maillets et, sur des trépieds en bois, des cuves de toutes dimensions. Minutieusement, ils étaient en train de tout caler. Alors, je ne sais comment, un de mes doigts se trouvait coincé et blessé. La déchirure me faisait mal. Je saignais abondamment. Je me mettais à pleurer à chaudes larmes et je croyais franchement que, tout de même, j'allais être consolé. Or et exceptionnellement, mon grand-père fronçait ses sourcils et ma grand'mère, affairée, me lançait les plus vives réprimandes: "Je t'avais pourtant demandé de ne pas rester dans nos jambes! Je te l'avais dit qu'il t'arriverait quelque chose !".Cependant elle m'emmenait à la maison et me composait, avec un bout de loque, un joli délot bien noué. Mes larmes se séchaient. Ma peine se cicatrisait déjà.
Un autre dimanche, je sentais autour de moi une activité fébrile.
Mes grands-parents déménageaient. A ce moment, ifs étaient en train d'essayer de rentrer notre grand buffet dans la salle de séjour de la chaumière voisine. Et, sur la droite ligne reliant la porte de notre désormais ancienne maison à celle où se passait cette scène, juste à l'endroit de la marche de terre, embarrassé de boîtes, j'allais traînant le fameux engrenage de faucheuse-lieuse que, l'an passé, je m'étais fait attacher à l'arrière du tombereau. Je n'avais aucun regret, voire plutôt ce certain plaisir qu'offre souvent la nouveauté.
Voilà comment, sous le sourire plein de bonté de mes grands-parents, j'abandonnais l'habitation du bambin et adoptais la demeure du jeune garçonnet.

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