UN VOILE DANS LA BOUE

Ce dernier vendredi de janvier 1931, y avait grand branle-bas à la maison. Vous pensez: le lendemain, c'était le mariage de Lucette avec Georges. Il était encore militaire. Mais, aujourd'hui, dans la Citroën B.A., heureux quoiqu'affairé, il m'emmenait jusqu'à Etrépagny, le bourg établi à l'est et à quelque huit kilomètres de notre village. Il devait, en effet, en ramener la cuisinière et, surtout, en rapporter un merveilleux gâteau. Assis bien droit à côté de lui, je jubilais. 

Le samedi, vers les dix heures, le cortège revenait de la mairie, située plus bas, sur la route nationale. Les mariés étaient arrivés au niveau de la chaumière voisine, poursuivant vers l'église. Augustine, une petite cousine, âgée de six ans environ, en tant que fille d'honneur, était là à ma gauche. Et moi ••• , je venais de lâcher le voile dans la boue. Alors Lucette se détournait et me lançait un regard tellement foudroyant que, mainte¬nant même encore, je ne l'ai pas oublié. Et de me donner en exemple ma compagne, pourtant de trois ans mon aînée. La comparaison était cuisante. Cependant je ne regimbais pas et m'appliquais, désormais et jusqu'au bout, à bien accomplir ma rude tâche.
Et, vers les midi, dans notre grande salle de séjour, pour rejoindre la table des enfants, dans le coin au fond à gauche en entrant, je passais près du fourneau et contemplais celle des grandes personnes. Magnifiquement garnie, immensément étirée, elle allait de l'autre coin au fond à la fenêtre de la cour. Et j'étais heureux de voir, dispersée partout, une foule de gens devisant et riant les uns avec les autres. Une grande liesse allait commencer.

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