DANS LA JONCHERAIE

Ma mère, elle, avait reçu la charge de l'école de Vascœuil (prononcer Vâcœuil), un gros village bien serré, situé, par rapport à Puchay, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest, derrière la forêt entourant Lyons et à cet endroit où la vallée de l'Andelle commence à prendre forme. Et, comme elfe avait emmené avec elfe mes deux sœurs ainsi que, pour l'aider, Lucette, je me trouvais, cette fois, vraiment seul avec mes grands-parents.
Eux, ils travaillaient toujours à la carrière et, même, de plus belle. Là, ce qui me passionnait le plus, c'était le jeu du grand tamis rectangulaire penché sur ses deux larges planches d'appui. A vives volées, y étaient lancés des débris de cailloux. Et, par une curieuse simultanéité, il en ressortait, à l'arrière, un splendide cône de graviers et, à l'avant, un prisme magnifique de gros éclats. Dues à tout un merveilleux et pourtant simple agencement, ces transformations tenaient pour moi du miracle.

Mais le plus clair de mon temps, je le passais dans la joncheraie qui se trouvait de l'autre côté de la route. Là, en effet, un brave homme qui extrayait aussi du caillou mais un peu plus haut sur la côte, le père Pierre, s'était bâti une baraque de planches et de tôles. Elle était en contrebas, face au midi. Et, par-devant, sur toute une grande étendue plane, parmi les ajoncs et les genêts, avec tous ses nombreux enfants, follement je m'amusais. Hélas! le soir tombant, ma grand'mère me rappelait. Alors, invariablement, je demandais un petit sursis pour … manger, avec tous mes amis, une assiettée de leur délicieuse soupe à la citrouille. Et, comme de loin, souriante, la maman manifestait son plein accord, j'obtenais facilement le droit de goûter à cet ultime bonheur.


Cependant j'avais encore un autre ami. En effet, mes grands-parents se faisaient, à ce moment-là, aider par un des nombreux fils du père Brasseur, un pauvre bûcheron des Mosnils (prononcer Môni). C'était le hameau du village qui, au bout du chemin parallèle, à l'ouest, à celui qui va de Puchay à Lyons et dont j'ai précédemment parlé, s'était développé à la lisière de la forêt. Et ce jeune homme, maigre et élancé, mangeait et dormait chez nous. Et il m'aimait bien et me gâtait même. Ainsi, sur mon insistance, il profitait de quelques soirs et d'un dimanche aussi et du bâtiment du bout de la maison, où se trouvaient l'établi et les outils de mon grand-père, pour me fabriquer un petit avion. A la lumière jaunâtre d'une faible ampoule électrique, aux côtés d'un poussiéreux bric-à-brac d'affaires de toutes sortes, sous les toiles d'araignée déchiquetées pendant du plafond, avec conviction, il s'activait autour de son ouvrage. De tous mes yeux, je le regardais faire. De temps à autres seulement, nous échangions un mot, un sourire. Enfin, un soir, alors que la nuit était déjà bien tombée, au fond de la cour éclairée, pour simuler un vol, de toute sa haute taille et à bout de bras, il me faisait tournoyer son chef-d'œuvre, un biplan en bois qui devait avoir quelque quarante centimètres d'envergure. Je l'imaginais dans le ciel. Il me l'offrait. J'étais empli de joie. En effet, ces engins ronronnants qui, de temps en temps, attiraient vers le haut mes regards m'intriguaient énormément. Et, à cet instant,

je pensais avoir résolu une partie au moins de leur mystère. Je pouvais prendre mon envol vers un nouveau rêve.

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