TROIS IMAGES DE MA MERE

Ce dimanche-là, le repas de midi terminé, pour prendre un peu l'air, les convives commençaient à sortir de cette très spacieuse pièce centrale qui faisait à la fois office de cuisine et de salle de séjour à la maison de mes grands-parents. Or, quelque peu au-delà du trottoir de brique, à la gauche de la porte en sortant et comme s'offrant à ceux qui en franchissaient le seuil, avait été placé un très large et très haut escabeau d'éventaire. Alors M.Villerel lança cette amusante idée: "Allez, Lucienne, vous allez nous faire l'école à nous aussi !". Et, aussitôt, dans la plus grande des joies, tous de se bousculer et de s'installer sur les divers gradins de cet amphithéâtre improvisé. Et ma mère, riant à grands éclats avec force contorsions, comme à son habitude, d'entrer de bonne grâce dans le jeu.
Peu de jours après, un matin, je me trouvais sur le pas de cette même porte quand, justement, de la chaumière où elle dormait, elle venait de sortir. Elle atteignait, sur sa gauche, l'énorme tronc du grand frêne. La lumière d'un soleil déjà bien haut dans le ciel et lui faisant face allait la baigner à flots. Et, curieusement, elle était vêtue d'un pyjama. L'insolite de la situation, son sourire entendu, la clarté merveilleusement sereine, son plaisir de me revoir, mon plaisir de la revoir, m'emplirent de bonheur et gravèrent en moi cette scène à tout jamais.
Un après-midi de l'été suivant, par plein soleil, nous étions sortis, ma mère et moi, promener, dans un très haut landau suspendu au-dessus de très grandes roues à rayons, la petite Lucile, une sœur qui venait de me naître et à qui mon père avait donné le nom de sa noble mère née de Genteville et maintenant décédée comme son père, du reste. Nous avions pris la route qui monte aux Landes. Nous avions déjà dépassé l'église et la place. Nous étions à la hauteur, à gauche, de l'ouverture d'un puits installé là à mi-talus quand, tout à coup, sur une des grosses pierres qui bosselaient la route en ce temps-là, la voiture se renversa. Ma petite sœur, sous un tas de linge, gisait à terre. Ma mère, saisie de peur, ramassa précipitamment le tout et, affolée, courut retrouver mon père, à la pharmacie. Il ne put constater, bienheureusement, qu'il n'était rien arrivé de grave.


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