PENDANTS DE CORAIL

Aussi, on recevait. Et, malgré ses cinquante-trois ans, dans toute sa belle prestance, celui qui menait le jeu, c'était mon grand-père. Il chantait sa joie:
"Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai. Je te plumerai les ailes, je te plumerai le cou, ... ". C'était un grand chasseur et il avait même été garde-chasse. Mais, sans être du tout un ancien de la coloniale, il entamait bientôt: "Je l'appelle ma petite bourgeoise, ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise … ". Alors, devant une plaine s'étendant à l'infini, bordée à gauche d'une forêt démesurée, je voyais bel et bien une toute frêle et souriante jeune femme. Cependant, inlassable, il enfilait déjà une autre chanson: "Sur les bords de la Riviera, où se meurt une brise embaumée, chaque femme rêve, là-bas, d'être belle et toujours adorée. Dans le bleu du grand firmament, les violons jettent leur mélopée, et plus tendres sont les serments, plus douces les lèvres bien aimées ... ". Et, cette fois, je m'envolais
vers un golfe d'azur. Je le découvrais par l'ouest, derrière le léger frémissement d'une touffe de bougainvillées, de palmiers et de cyprès. Et je me sentais emporté par une joie profonde.
Le duo de mes parents, lui, m'emportait moins loin mais tout aussi agréablement. Devant un immense champ de blé, tout entier ondoyant sous un soleil qui se couchait, mon père, de dos et penché vers ma mère, lui chantait: "Mignonne, quand le soir descendra sur la terre et que le rossignol viendra chanter encor, quand le vent soufflera sur la verte bruyère, nous irons écouter la chanson des blés d'or ... ". Et je vivais intensément la plénitude de ces voix et de ces amours qui, l'une à l'autre, se répondaient. Puis, d'un seul coup, d'un tout autre mouvement, d'un mouvement très vif, très alerte, mais avec la même conviction, mon père partait sur un autre chant: "Sous le ciel de mon beau pays, il n'yen a pas une comme ma brune. Et, depuis qu'elle m'a souri, il n'yen a pas une qui m'ait séduit ... ". Il tournait vers ma mère son doux visage, ses yeux bleu profond pétillants. Il étendait vers sa belle et très longue chevelure, effectivement brune, sa main caressante. Mon coeur était réjoui.
A ce moment-là, pour changer d'ambiance, tous entonnaient "C'est pour mon papa !". Et j'imaginais que la maman de la chanson, c'était cette forte dame au large visage que je voyais ici, Mme Villerel, la directrice de ma mère. Je croyais que c'était elle qui, très jolie, faisait du sport, commandait des robes de chez Patou et mangeait des bonbons fondants. Et je voyais assez bien son fluet de mari avoir toujours tort, accepter l'habit qui ne va pas et, même, aller faire pisser un certain Mirza. Cet air m'enchantait, particulièrement ces courtes phrases du refrain qui, d'une mélodie semblable, exprimaient des idées aussi contrastées chutant si comiquement sur l'alternatif retour, joyeusement attendu, de ces paroles qui deviendront fameuses "c'est pour ma maman !", "c'est pour mon papa !".
Et d'autres chants s'élevaient aussi qui étaient repris en chœur. Ceux-là me transportaient vers des endroits délicieux, des bois et des vergers emplis de fruits succulents de toutes sortes. "Ah ! les fraises et les framboises et le bon vin que nous avons bu, ah ! les belles villageoises, nous ne les reverrons plus !". "Allons cueillir la noisette et la fraise des bois! ... ". "Quand nous chanterons le temps des cerises, et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête et les amoureux, du soleil au cœur ... Mais il est bien court le temps des cerises, pendants de corail qu'on cueille en rêvant."
De fait, trop tôt disparus les golfes clairs, trop tôt fauchés les blés d'or, trop vite cueillies les fraises et les framboises, trop vite envolés les merles et les rossignols. C'est à regret que, dans la nuit, je perdais tout ce monde.

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