VIREES ET REPRESENTATIONS

1929 s'ouvrit, pour mes parents, par l'acquisition d'une magnifique B.A. d'occasion, à peu près celle-ci.

Au moment des changements de vitesse, l'énorme vrombissement du moteur apportait à tout moi-même une belle impression de puissance.


Des trajets parcourus, curieusement, il ne m'est resté qu'une seule image. Nous étions à quelque 25 km au nord-est de chez nous. Nous venions d'entrer dans Gournay-en-Bray et nous passions sur le côté de l'imposante église Saint-Hildevert. Nous allions virer à droite.


En revanche, de divers autres endroits où, si amoureusement, mes parents m'ont alors emmené, je me suis bien souvenu.
Cette fois-ci même, d'ailleurs, c'était à quelques kilomètres de là, toujours au nord-est, chez les parents d'Eliane, l'amie d'études de ma mère de qui j'ai déjà parlé. Et ce soir-là, au coin d'un spacieux salon, elle chantait s'accompagnant au piano. A sa gauche, debout, yeux et sourire légèrement égrillards, mon père y ajoutait du violon. Et, de la droite, par une large baie, une douce luminosité les enveloppait de mystère. "Heure exquise, qui me grise lentement! La caresse, la tendresse du moment, l'ineffable étreinte de mes désirs fous, me disent sans feinte que je suis à vous..."...la Belle nuit, ô nuit d'amour, souris à nos ivresses! Nuit plus douce que le jour, ô belle nuit d'amour!..." Et le concert de ces instruments si admirablement opposés, et toute l'assistance réjouie, portaient ma joie à son comble.
D'autres fois, je me suis trouvé au théâtre. Un Barbe-Bleue tonitruait et éclatait de colère. Ou, dans une grande salle grise et vide, sur un trône dépouillé, posé sur une estrade, un ancien roi consolait une jeune femme...
Ou, dans un décor de rue emplie de calicots, parmi les pousse-pousse et des personnages en tunique et à longue natte noire, une musique saccadée et aigrelette me transportait dans un autre monde, un monde ensoleillé, paisible, souriant, affable, tout d'innocence...


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